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ENTRETIEN/ Laurence Odounlami MONTEIRO à propos des gros risques liés aux avortements clandestins : « Les femmes vont se cacher pour mourir du Tueur silencieux….il faut faire passer la pillule de l’éducation sexuelle »

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Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), une grossesse sur 10 dans le monde aboutit à un avortement à risque, 21 millions d’avortements à risque par an. 40% de ces avortements à risque concernent une jeune femme de 15 à 24 ans, 8 millions de femmes souffrent de complications liées à un avortement en risque. 5 millions de femmes sont hospitalisées par an, suite à un avortement à risque. 18% des avortements à risque ont eu lieu dans les pays en développement et les avortements à risque sont une des 5 grandes causes directes de mortalité maternelle dans le monde. Le tableau est sombre et le Bénin n’est pas épargné.

Au Bénin, 3 avortements sur 4 sont clandestins. Environ 200 femmes en meurent au Bénin par an, et un décès sur 5 est une jeune fille mère de 18 ans. Ce sont des chiffres donnés par le président du Collège National des Gynécologues Obstétriciens du Bénin (CNGO/B), au cours d’une émission radiophonique le 15 mars 2021. Face à ces chiffres alarmants, l’Association Nationale des sages femmes du Bénin s’est donnée pour mission, de s’investir dans la promotion de l’éducation à la santé sexuelle et reproductive. A travers cette interview qu’elle nous a accordée, la présidente de l’association, Laurence Odounlami MONTEIRO fait toucher du doigt les risques des avortements clandestins et la nécessité d’une éducation axée sur la Santé Sexuelle et Reproductive (SSR).
Entretien.

La Tempête Infos : Laurence Odounlami MONTEIRO, Bonjour.

LOM: Bonjour

La Tempête Infos : Qu’entend-on par avortement clandestin?

LOM: L’OMS définit l’avortement comme un décès ou une explusion hors de l’organisme maternel d’un embryon ou d’un fœtus de moins de 500 grammes ou âgé de moins de 22 semaines d’aménorrhée. Quant à l’avortement clandestin, c’est un avortement qui se fait par un personnel non qualifié et qui ne respecte pas la loi 2003-04 du 03 mars 2003.

La Tempête infos: Que dit cette loi?

LOM: La loi donne les conditions dans lesquelles on peut pratiquer l’avortement au Bénin. L’avortement peut se faire donc si le fœtus est malformé, si la maman est malade, c’est à dire qu’elle n’est pas dans des conditions pour porter la grossesse ou bien dans le cas d’un viol ou bien dans le cas de l’inceste. Voilà les trois conditions dans lesquelles l’avortement peut se faire au Bénin.

La Tempête infos: 200 femmes meurent au Bénin par an du fait de l’avortement clandestin selon le Collège National des Gynécologues Obstétriciens du Bénin. Pourquoi assiste t-on à si tant d’avortements clandestins ?

LOM: On assiste si tant à l’avortement clandestin parce que la loi est restrictive. Elle ne permet pas comme c’est le cas en Tunisie, au Cap Vert, en Afrique du Sud et au Mozambique de libérer l’avortement. Et Comme la loi est restrictive, les gens se cachent pour pratiquer l’avortement. De 2016 à 2020, il y a eu 9.369 grossesses en milieu scolaire. Toutes ses grossesses aboutissent-elles à un accouchement ? La réponse est Non.
La majorité fait recours à l’avortement clandestin. Et c’est parce que la loi a refusé. Et ce n’est pas seulement dans le milieu scolaires, ça peut être une jeune fille, ça peut être une mère ou même une femme mariée qui pratique ses avortements là. Dans la mesure où la loi est restrictive, on ne peut que parler d’avortement clandestin ou avortement non sécurisé.

La Tempête infos: Quelle est l’expérience la plus traumatisante que vous avez vécue ?

LOM: Les femmes vont se cacher pour mourir du Tueur silencieux. Celui qui pratique l’avortement sait bien qu’en envoyant l’aiguille à tricoter par exemple, ça va perforer l’utérus. Mais par contre, les femmes qui s’y aventurent sont ignorantes et tout ce qu’elles souhaitent, c’est se débarrasser d’une grossesse qu’elles n’ont pas désirée. Et pour elle, cela doit être juste un ouf de soulagement. J’ai vécu plusieurs expériences, mais celle qui m’a le plus marquée, c’est le cas d’une jeune fille qui avait entre 18 et 20ans qui est arrivée dans un centre de santé ou j’étais.

Elle a pratiqué l’avortement silencieux et personne ne savait. Deux semaines après, elle a commencé à s’affaiblir, elle était anémiée et elle ne mangeait plus, elle avait des douleurs et elle criait. Donc les parents l’ont emmenée du village pour ce centre de santé à Cotonou. Et on devait l’opérer pour voir. Ils ont ouvert son ventre et on a constaté que c’est un avortement provoqué parce que tout est déjà déchiqueté à l’intérieur. L’opération s’est bien déroulée et elle est revenue à l’endroit où on donne les soins intensifs. C’est là où son calvaire a commencé. Dès qu’on ouvre la plaie, à chaque fois qu’on veut donner des soins, je vous assure, on y voit que des asticots qui se forment et qui étaient vraiment nombreux.
Ce qui veut dire que tout est devenu vert et pourri avec une forte puanteur. Chaque fois que j’en parle, j’ai la chair de poule.

En fin de compte, nous avons perdu cette jeune fille, suite à l’acte qui a été posé par quelqu’un qui n’est pas du domaine. Et dans d’autres cas, il y a plusieurs d’entre elles à qui on enlève complètement l’utérus. Et celles qui réussissent à survivre sont traumatisées toute leur vie. Ça fait mal.

La Tempête infos: Mais que faire pour ne pas en arriver à ces extrêmes ?

LOM: Vous savez ? Pour une femme qui veut faire un avortement, c’est une honte, et elle a peur. Et c’est là qu’intervient la responsabilité du personnel de santé. Il faut donc que ces agents de santé qui se retrouvent face à de telles femmes puissent les mettre en confiance et les emmener à se confier. Et c’est l’occasion pour le personnel de santé de les sensibiliser et les emmener à garder la grossesse. Moi, cela m’est déjà arrivé de le faire surtout quand elles ne respectent aucune des conditions de la loi pour pratiquer l’avortement.
Donc il faut les Sensibiliser pour les emmener à garder. Surtout mettre l’accent sur les risques qu’elles courent si elles s’entêtent. On a plein de cas d’élèves qui tombent enceintes en 6ème, en 5ème qui vont commettre le pire. Et on assiste à des cas de décès. C’est donc surtout la Sensibilisation pour ces femmes et la formation en santé sexuelle et reproductive, pour les personnels de santé qualifiés.

La Tempête infos: Justement puisque vous parlez de santé sexuelle et reproductive, qu’en est-il de l’éducation sexuelle des adolescents et des jeunes au Bénin?

« Il n’y a pas de honte à discuter de la sexualité avec les enfants. Au lieu de demander aux enfants de se lever pour aller se coucher quand ils sont devant des scènes érotiques, il faut plutôt saisir l’occasion pour discuter de la sexualité avec eux. »

LOM: Les responsabilité sont partagées. Aussi bien les parents à la maison, l’école, la rue, tout le monde est coupable. Et plus encore, des parents qui refusent de parler de la sexualité avec leurs enfants et qui disent que c’est exagéré d’en parler très tôt ou même de l’insérer dans les curricula, ne connaissent pas encore les conséquences de cette absence d’éducation sexuelle. C’est justement pour cela que nous assistons aux avortements clandestins. Il faut en parler. Il n’y a pas de honte à discuter de la sexualité avec les enfants. Au lieu de demander aux enfants de se lever pour aller se coucher quand ils sont devant des scènes érotiques, il faut plutôt saisir l’occasion pour discuter de la sexualité avec eux.
Aujourd’hui l’éducation sexuelle est déjà insérée dans les curricula de formation. Et donc les parents, au lieu de s’insurger contre cela, doivent suivre avec les enseignants comment il faut faire passer la pillule de l’éducation sexuelle. Et c’est malheureusement ce que nous ne faisons pas au Bénin.

La Tempête infos: Laurence Odounlami MONTEIRO, votre mot de la fin.

LOM: Mon mot de la fin c’est qu’il est urgent de mener des recherches, afin d’améliorer les connaissances sur le sujet de l’avortement clandestin qui est un tabou pour décourager les pratiquantes. Et surtout, sensibiliser les politiques, les communautés, les professionnels de santé pour intensifier la connaissance des jeunes en matière de Droits à la Santé Sexuelle et de la Reproduction (DSSR) des adolescents et des jeunes.

La Tempête infos: Laurence Odounlami MONTEIRO, Merci.

Propos recueillis par Jessica GAUTHE

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